Dans l’espace public, l’alcool sans modération ?

Horizon pluriel n°35 /

Quelle place occupe l’alcool dans la cité ? A quelles occasions, sous quelles formes, et avec quelle régulation ce produit investit-il l’espace public ? Quelle est la nature des messages transmis aux usagers de l’espace public, et notamment aux mineurs ?

Consommation, vente et usage d’alcool dans l’espace public

L’alcool est physiquement présent dans l’espace public : des boissons alcooliques conditionnées en bouteilles, canettes et autres contenants y sont vendues, transportées, consommées ou abandonnées. La loi française autorise la consommation d’alcool dans l’espace public aux personnes majeures comme aux mineurs, à condition qu’elles ne présentent pas de signes d’ivresse. Une personne interpellée en état d’ivresse publique manifeste sera placée en cellule de dégrisement. Il y est cependant interdit, au même titre que dans les commerces et débits de boissons, de vendre ou de céder à titre gratuit des boissons alcooliques à des mineurs.
Les débits de boissons (bars, cafés, restaurants, clubs…) proposent des boissons alcooliques à consommer sur place ou à emporter. Ces boissons sont parfois consommées en terrasse. L’espace public peut également accueillir des débits temporaires de boissons proposés lors d’événements exceptionnels (braderies, manifestations sportives…). Des consommations en groupes ont parfois lieu dans des jardins publics ou sur des places. Il peut s’agir de groupes d’amis réunis pour l’occasion, comme d’immenses rassemblements plus ou moins spontanés réunissant, notamment lors de « soirées cartables » ou « apéros géants », un nombre élevé de participants, souvent jeunes.

La publicité omniprésente

Les boissons alcooliques sont donc présentes au sens propre du terme dans l’espace public. Elles le sont également de manière symbolique, à travers les messages, de promotion ou de prévention, qui y sont diffusés.
La promotion de l’alcool est possible en France sur des supports variés. Les affiches, enseignes et objets publicitaires (parasols, tables, verres…) sont autorisés et très présents, car offerts par les marques, devant les cafés et restaurants. Ils font partie intégrante du paysage. Le fait d’arborer sur soi une feuille de cannabis est assimilé à une incitation à la consommation de stupéfiants et peut être puni par la loi. Rien de tel concernant l’alcool : le port de vêtements ou d’accessoires (tee-shirt, casquette …) ornementé du nom ou du logo d’une marque d’alcool est autorisé, et relativement courant. Les véhicules de transport de boissons peuvent, eux aussi, arborer ces noms et logos, y compris ceux qui effectuent des livraisons dans des lieux sensibles comme les cantines scolaires.
La publicité par affichage est autorisée sur différents supports : panneaux, abribus, couloirs de métro, halls de gare, façades d’immeubles et depuis peu, sous réserve que le règlement local de publicité l’y autorise, sur des écrans digitaux animés. Dans les espaces « privés » que sont les halls de gare et stations de métro, certaines affiches publicitaires atteignent des dimensions colossales, supérieures parfois à 100 mètres de long. La publicité pour l’alcool étant autorisée à certaines plages horaires sur les ondes de radio, elle peut être présente dans l’espace public par voie sonore. Cette situation se rencontre en terrasse de café, dans les transports publics ou à l’occasion de manifestations diverses. Depuis 2010, date à laquelle la publicité pour des boissons alcoolisées a été autorisée sur Internet, les marques d’alcool déploient des trésors d’ingéniosité pour atteindre par ce biais leur cible privilégiée, les jeunes.

Il peut sembler légitime de s’interroger sur la cohérence du message diffusé vers la jeunesse dans l’espace public. 
Les incitations à consommer qui s’y exercent viennent contredire le message de prévention porté par les parents, les enseignants ou les autorités de santé.

L’alcool peut être symboliquement présent dans l’espace public à travers la diffusion de messages de prévention. Ces messages peuvent être relayés sur l’ensemble des supports que nous venons d’évoquer. Toutefois, l’équilibre entre les messages de promotion de l’alcool et les messages de prévention est incontestablement en défaveur de ces derniers. En France, quand les pouvoirs publics dépensent 3 millions d’euros par an en campagnes de prévention, l’industrie de l’alcool dépense 460 millions d’euros pour des opérations de marketing1. D’après un sondage, les Français sont soucieux de l’impact de ces publicités : 70 % d’entre eux sont favorables à leur interdiction2. La promotion de l’alcool était autrefois strictement encadrée par la loi Evin qui, sous sa forme initiale, interdisait la publicité sur les supports s’imposant à tous, et notamment à la radio et par voie d’affichage dans l’espace public, pour protéger les mineurs de l’exposition au marketing de l’alcool. Détricotée au fil des années par des amendements successifs, cette loi aujourd’hui ne remplit plus cette fonction. Les adolescents sont ainsi régulièrement exposés, parfois quotidiennement, à des publicités pour l’alcool, y compris dans leur environnement immédiat, autour des établissements scolaires 3 .

Des « zones protégées »

La loi rend possible la définition ou la création, par les maires ou les
préfets, de zones protégées à l’intérieur desquelles des interdictions
plus strictes peuvent être posées. Le maire peut prendre un arrêté
pour interdire la consommation, le transport ou la vente à emporter
d’alcool sur sa commune, à condition toutefois que cette interdiction soit limitée à un périmètre bien délimité, et à des horaires précis. Le préfet a le pouvoir de créer, s’il l’estime nécessaire, des zones protégées à proximité de certains établissements (lieux de culte, établissements scolaires…) autour desquels il sera interdit d’établir un débit de boissons.
En revanche, la loi française ne donne pas la possibilité à une collectivité locale d’interdire sur son territoire la publicité pour des boissons alcooliques, ne serait-ce que dans des zones limitées, comme par exemple autour des établissements scolaires4. Une collectivité locale a certes la possibilité de prendre des mesures complémentaires dans son « règlement local de publicité », mais ces mesures portent sur la publicité en général et non sur un type de produit en particulier. S’il arrive qu’un maire prenne la décision d’interdire l’affichage d’une campagne dont le contenu lui paraîtrait contraire aux “bonnes moeurs”, à notre connaissance aucun cas jusqu’à présent n‘a concerné une publicité pour de l’alcool.

© Guylaine Benech

L’espace public, reflet d’un paradoxe sociétal ?

L’alcool, on le voit, est présent et valorisé dans la cité : l’espace public est en cela un reflet de la société et de la culture française qui lui accordent une place prépondérante. Dans leur gestion publique de l’espace, les autorités semblent privilégier les flux économiques engendrés par la vente et les opérations de promotion de l’alcool, au détriment des enjeux de santé et de sécurité publiques. En 2016, la Cour des Comptes a reproché à l’Etat de ne pas utiliser les leviers d’action à sa disposition pour infléchir les consommations nocives d’alcool en France, d’avoir mis à mal la Loi Evin et de ne pas suffisamment encadrer les activités de lobbying des alcooliers5. Autant d’éléments qui se font sentir dans l’espace public, un espace massivement occupé, tout du moins dans nos villes et nos villages, par le marketing de l’alcool. Or, la littérature scientifique a largement démontré l’influence du marketing sur les consommations d’alcool des jeunes. Plus un jeune y est exposé dans son enfance et son adolescence, plus il sera susceptible de consommer tôt et/ou en quantité excessive. Il peut donc sembler légitime, dans ces conditions, de s’interroger sur la cohérence du message diffusé vers la jeunesse dans l’espace public. Les
incitations à consommer qui s’y exercent viennent contredire le message de prévention porté par les parents, les enseignants ou les autorités de santé. En outre, les jeunes n’étant pas tous accompagnés de la même manière dans leur exploration de l’espace public, cette situation risque de venir renforcer les inégalités sociales de santé.

Guylaine Benech

Consultante formatrice prévention santé

Pour en savoir davantage :

ANPAA, Guide Repères « Espaces publics et conduites addictives – Les maires peuvent agir », Paris, 2017.
ANPAA, Un univers alcoolique. La pression publicitaire au quotidien. Décryptage No32, Paris, 2018.

Sources :
1 Source : INPES (2011).
2 Sondage Opinion Way réalisé pour la Ligue contre le cancer en mai 2018.
3 GALLOPEL-MORVAN K., SPILKA S., MUTATAYI C., RIGAUD A., LECAS F., BECK F., La loi Evin relative au contrôle de la publicité en faveur de l’alcool appliquée en France : contenu, efficacité et limites.
4 Les collectivités d’Outre-Mer disposent d’un statut particulier.
5 Cour des Comptes, Les politiques de lutte contre les consommations nocives d’alcool, Rapport public thématique, Evaluation d‘une politique publique, Paris, juin 2016.

HORIZON PLURIEL – N°35 – DÉCEMBRE 2018